samedi 18 avril 2015

SMART CITIES - conférence organisée par l'Institut démocrate européen ce 18 avril à San Marin

suivi sur twitter of course via #DIGITOCRACY

Thème de cette conférence : Le principe des « smart cities » appliqué aux petites communautés humaines.

Mon intervention :

Tout d’abord, je voudrais vous féliciter pour cette initiative qui est une approche originale dans les débats auxquels j’ai participé. En effet, j’ai déjà souvent participé à des conférences portant sur la ville, la ruralité ou le recours aux nouvelles technologies. Dans votre thème, nous sommes à l’intersection de ces 3 sujets. J’y ajoute un angle qui est celui du développement durable.

Beaucoup de travaux sont aujourd’hui consacrés à la ville durable, et beaucoup d’autres le sont sur la ville intelligente. C’est assez normal du reste quand on sait que plus de la moitié des habitants de cette planète vivent dans des milieux urbains.

Pour autant, quand on parle de ville, vous avez raison de préciser qu'il faut avoir une approche différente quand on parle de ville de petite ou moyenne taille. Et pour ce qui concerne les nouvelles technologies, il est important de se demander si les idées imaginées pour les mégalopoles sont valables pour les petites et moyennes zones urbaines.

Mais avant tout, je crois qu’il y a une autre idée à défendre dans votre propos : c’est celle de défendre des villes qui gardent une taille humaine. Il y a une manière un peu technocratique de voir les choses. Elle consiste à raisonner de manière pratique en se disant qu’avoir une humanité concentrée dans des mégalopoles serait plus facile à gérer, notamment d’un point de vue environnemental : réseaux d’eau et d’énergie resserrés, plus faciles à gérer, déplacements collectifs concentrés sur des distances courtes avec un nombre important de personnes qui se déplacent, etc.

Mais il y a une dimension de qualité de vie qu’on oublie. On parle souvent, au sujet des petites et moyennes villes de cités à taille humaine. Cela a un sens et c’est un projet politique en soit d’en défendre l’existence. Je sais qu’il existe des gens qui imaginent un avenir que je ne trouve pas très enthousiasmant : celui d'une humanité regroupée dans des grandes mégalopoles, et, des petites et moyennes villes condamnées à péricliter ou devenir des dortoirs ou des villes musées pour urbains en mal de dépaysement.

Il y a donc un vrai enjeu à défendre l’avenir des petites et moyennes villes.

Mais il faut pour cela, qu’elles se projettent dans les mêmes perspectives que celles vers lesquelles vont les grandes agglomérations : un urbanisme moderne, des déplacements et des activités économiques tirant profit de cette caractéristique de petites et moyennes villes à traduire non plus en handicap mais en atout. Et, comme outil pour penser tout cela : l’innovation. 


L'innovation, c'est possiblement le numérique. Il offre des solutions insoupçonnées. Pour chaque communauté humaine qui se dote de cet outil, c'est incontestablement source de développement. Le numérique allié au cadre de vie et à la dimension humaine de ces villes, j'en suis certain, c’est créer des conditions idéales d'un développement nouveau très fort. Car après tout, si la taille critique de la ville moyenne n’offre pas le même potentiel qu'une mégalopole, c’est la taille humaine, donc la dimension humaine, qui peut faire la différence, voire être un atout en comparaison des grands centres urbains.

A votre question de savoir si on peut appliquer les possibilités offertes par les nouvelles technologies aux petites collectivités et pas seulement aux grandes mégalopoles, je pense que la réponse est à regarder domaine par domaine. Et encore une fois, si, à première vue, le champ semble plus restreint, je dirais que la dimension de « taille humaine » doit être le fil rouge à maintenir pour en faire un atout par rapport aux grandes villes.

Au niveau d’une petite collectivité, agir seul est évidemment difficile et sans doute doit-on réfléchir à des coopérations entre petites collectivités européennes qui ont toutes les mêmes problématiques. Et, pourquoi pas, via les nouvelles technologies, mutualiser les moyens et les solutions. Par l’achat public, on peut faire des commandes publiques groupées et répondre à des besoins propres, notamment dans le domaine des transports publics ou des solutions et innovations dans le domaine des déplacements.

Je suis membre du Conseil de Paris et la ville a récemment décidé de proposer à plusieurs grandes villes d’Europe de mettre en commun nos commandes publiques pour acheter des camions-bennes à ordure électrique. Une telle idée, pour peu qu'elle se développe vers des commandes réellement innovantes, par la masse financière que cela constituera, par l'exigence à avoir dans le cahier des charges de cette commande auprès des constructeurs du monde entier, peut générer une offre et des solutions étonnamment nouvelles et performantes. A l’échelle d’une petite collectivité, j’imagine fort bien que le même principe puisse s’appliquer. En proposant à plusieurs collectivités de la même taille de réfléchir aux besoins qui sont les leurs, dans le domaine des mobilités, de la distribution d’énergie ou d’eau, de la gestion des déchets ou des ressources naturelles, ce collectif de petites collectivités peut lancer des appels d’offres communs qui, par le nombre peut à la fois être aussi important en masse financière que celui d’une grande ville, mais surtout répondre très précisément à leurs besoins, à savoir les besoins d’une petite collectivité.

Dans le domaine de l’énergie, les solutions de demain sont bien sûr de produire de l’énergie renouvelable. Tout l’intérêt d’une petite ou moyenne ville est d’être plus rapidement à proximité de zones rurales. L’intérêt de cela est qu’on sait que les zones urbaines, même de petite taille, offrent plus de possibilités en économie d’énergie qu’en production d’énergie renouvelable. Et en zone rurale, c’est l’inverse. Il y a un équilibre plus facile à trouver dans des zones de villes moyennes pour peu qu’elles se mettent en association avec leur périphérie dans une perspective de territoire à énergie positive, à savoir un territoire qui produit autant d’énergie qu’il en consomme. 


En France, des expériences ont été conduites qui passent par un programme de rénovation thermique important des bâtiments et la création d’installations de productions d’énergie renouvelable tenant compte du potentiel du territoire. Parfois, c’est le vent. Quand il y a des forêts, c’est en créant des chaufferies au bois. Quand il y a du soleil, c’est en généralisant le recours aux solaires thermiques et photovoltaïques. Et surtout, ce qu’on comprend de mieux en mieux maintenant, c’est que les énergies renouvelables, énergies locales et décentralisées par définition, très adaptées à des petites et moyennes villes, doivent absolument être couplées aux nouvelles technologies pour gérer avec finesse la production et les usages. Les énergies renouvelables sont intermittentes, c’est-à-dire qu’elles ne produisent pas de l’énergie en permanence. Il faut donc savoir associer production et consommation et faire en sorte que le maximum des usages se fasse exactement au moment des productions. L'avenir intelligent de la gestion énergétique, poussé par le recours aux énergies renouvelables, sera d'enclencher les machines comme les machines à laver, les lave-vaisselles, ou mêmes certaines machines industrielles qui n’ont besoin de tourner que quelques heures par jours, au moment le plus ensoleillé de la journée si l’énergie est solaire, au moment où il y a du vent si l’énergie est issue du vent, etc. 

Le réseau intelligent, c’est aussi la nécessité de penser au stockage. Là encore, nul besoin d’avoir la taille critique d’une grande collectivité pour imaginer des solutions. Se doter d’un parc conséquent de véhicules électriques fera de ces derniers des centrales de stockage dont l’énergie pourra être renvoyée dans le réseau quand les besoins sont importants. Sans être forcément un choix de collectivité publique, c'est d'ores et déjà un projet que construit de grands groupes énergétiques privés.

Proposer des compteurs intelligents aux habitants, c’est aussi une source potentielle d’économie financière pour les ménages. Si les compteurs font en sorte que l’habitant dialogue avec le producteur d’énergie, celui-ci peut envoyer des messages à l’habitant en lui disant quels sont les meilleurs moments pour consommer de l’électricité, et à quel moment de la journée, il est invité à utiliser le moins possible d’électricité. Vous pouvez tout simplement avoir un signal vert au-dessus de votre compteur qui vous dit que vous payez votre électricité moins chère, et quand c’est rouge, vous payez plus cher.

Je voudrais dire un mot, au passage, au sujet des bâtiments intelligents. Plusieurs ont été construits ces dernières années. Bardés de capteurs dans chaque recoin, ils régulent automatiquement le chauffage, la climatisation, l’ouverture et la fermeture des fenêtres ou des rideaux en fonction du soleil, etc. A l’usage, on s’est rendu compte que beaucoup d'habitants ne comprenaient pas le fonctionnement de ces logements hightech et finissaient par débrancher les capteurs. Le bâtiment intelligent ne peut l’être de manière déconnectée des habitants. Le numérique au service du développement durable, ça marche incontestablement mais cela peut parfaitement devenir contre productif si on oublie la dimension humaine, les usagers, les gens. 


J’ajoute que le bâtiment intelligent le sera d’autant plus qu’on le prévoira dans son environnement et son quartier. Ainsi, grâce au concept de ville intelligente, une vision d’ensemble est davantage possible et plutôt que de parler de bâtiment intelligent, on parlera de quartier intelligent, d’urbanisme intelligent. Par exemple, on pourra prévoir des systèmes de chauffage centralisés avec des réseaux de chaleur distribuant la chaleur à tout un ensemble de bâtiments sans plus raisonner le chauffage du logement de manière isolée des autres logements qui l’entourent.

Dans les petites et moyennes villes, une des caractéristiques est souvent que la collectivité n’a pas les moyens d’offrir un réseau très dense en transports en commun. Pas de métro, rarement un tram, et des lignes de bus pas toujours très fréquentées dès lors que tous les habitants ont pris l’habitude de compter avant tout sur leurs voitures. Pourtant, le carburant augmente régulièrement et pour de plus en plus de ménages, surtout ceux qui doivent parcourir de longues distances pour aller travailler, ceci est de plus en plus difficile. Les nouvelles technologies offrent pour cela des solutions nouvelles pour mettre en rapport les habitants entre eux. Ainsi, le co-voiturage ou la voiture partagée sont des solutions locales rendues possibles par les nouvelles technologies. A l’échelle d’une petite ville, la collectivité peut, à moindre coût, développer de telles solutions de transports qui transforment chaque habitant, avec sa voiture individuelle, en un conducteur de transport en commun pour ses voisins. Partout où cela a été initié, le secret de la réussite n’est pas seulement dans la création d’une solution internet et sur smartphone, mais dans la communication auprès des habitants et leur appropriation du système, en utilisant notamment tous les relais que sont les commerçants, les services sociaux, et les lieux culturels. Jusqu'à présent, les pouvoirs publics ont toujours imaginé les déplacements de masse avec deux options : la route et les transports en commun. Cette troisième voie utilisant les nouvelles technologies doit maintenant passer de l'expérimentation à la massification...  ce qui répondra tout particulièrement bien aux besoins des collectivités qui n'ont pas les moyens de développer des solutions coûteuses de transports publics.

Je vois une autre application dans l’idée de ville intelligente, ou plutôt de ville connectée.

Je prendrai l’exemple d’une petite ville située à une quarantaine de kilomètres de Luxembourg. Le maire a développé dans sa commune des connexions à très haut débit. Constatant que beaucoup d’habitants de sa petite ville allaient tous les jours à Luxembourg pour y travailler, le maire a fait une étude pour savoir dans quelles entreprises allaient travailler ses habitants. Il a constaté que beaucoup d’entre eux travaillaient dans des banques ou des assurances. Il a contacté les entreprises pour leur proposer de leur mettre à disposition, dans sa commune, un bâtiment municipal qu’il a entièrement réhabilité, un bâtiment qui faisait partie du patrimoine historique et dont personne ne savait quoi faire. Il l'a transformé en bureau et plusieurs dizaines d’employés de ces entreprises ont pu s’y installer pour travailler à distance. Une mise en oeuvre d'une forme de télétravail. Résultat, au lieu d’aller tous les jours au siège situé à 50 kilomètres, ces employés n’y allaient plus, en moyenne, qu’une seule fois par semaine. Le reste du temps, ils travaillaient à distance près de chez eux, près de leurs domiciles, près de leurs enfants. Ont été mis en commun des copieurs et des salles de réunion partagées dotées des moyens de visio-conférence. Les employés ont considérablement gagné en confort de vie et en productivité. Cette idée, après une période de test, se développe maintenant auprès de nombreuses autres entreprises du secteur tertiaire. Et du point de vue écologique, c’est moins de déplacements en voiture, et cela participe de la réduction des embouteillages à l’entrée de Luxembourg et aussi de pollution de l’air. On le voit bien dans cet exemple, ceci n’aurait pas été possible sans les technologies de télécommunication performantes. Grâce à elles, le maire a maintenu les emplois dans sa commune alors même que les employeurs ne s’y trouvent pas. Dans la foulée, ce sont plusieurs autres services à distance qui ont profité de l’infrastructure pour se développer. 


En conclusion, je dirais qu'en comparaison des mégalopoles, l'un des bénéfice principal des petites et moyennes collectivités tient au fait, précisément, qu'elles sont petites, à savoir à taille humaine. La qualité de vie qui en résulte, associée aux nouvelles technologies, est un atout majeur de développement de ces collectivités.

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